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Le retour de la Guerre Froide, par Jean-Marie Colombani

Jean-Marie Colombani[[REAU ALEXIS / SIPA]]

Chaque semaine, Jean-Marie-Colombani, cofondateur et directeur de Slate.fr, exprime de manière libre et subjective son point de vue sur les temps forts de l’actualité.

 

Preuve est faite que Vladimir Poutine cherche à reconstituer les conditions d’une «guerre froide» entre la Russie et l’«Occident». C’est le moyen qu’il a trouvé de se grandir et de justifier sa dérive autoritaire aux yeux des Russes eux-mêmes. C’est le plus grave défi qu’aient eu à affronter l’Union européenne et les Etats-Unis depuis la chute du mur de Berlin. Vladimir Poutine se comporte comme ses prédécesseurs soviétiques. L’intervention en Crimée se fait «à la demande» de populations réputées inquiètes. Cela rappelle 1956 : face à la volonté d’émancipation des Hongrois, les chars russes écrasèrent la révolte de Budapest au nom d’une «aide fraternelle demandée par le peuple hongrois». Ou 1968 : les chars russes s’installèrent à Prague pour les mêmes motifs. Plus tard, notamment vis-à-vis de la Pologne, un concept sera mis en avant : la «normalisation».  Que déclare Poutine aujourd’hui ? Qu’il intervient en Crimée et se tient prêt à aller au-delà, jusqu’à ce que la «situation soit normalisée». Traduisez : jusqu’à ce que l’Ukraine rentre dans le rang, c’est-à-dire dans le giron russe.

Si l’accord économique négocié entre l’Union européenne et l’Ukraine a été le prétexte, le bras de fer qui intéresse Poutine est celui avec les Etats-Unis. C’est la première mise à l’épreuve de grande envergure de la nouvelle stratégie américaine. Pendant laseconde moitié du XXe siècle, la stratégie diplomati­que américaine a été placée sous le signe du «containment» : il fallait contenir l’expansionnisme du bloc soviétique. Cette stratégie a été payante : l’URSS s’est effondrée. D’où la vision de Poutine – c’est «la plus grande catastrophe stratégique du XXe siècle !» – et son obsession de reconstituer, autour de la Russie, un glacis semblable à celui qui entourait l’URSS. Ce qui exclut une Ukraine indépendante. Puis vinrent les années Bush, le fils, qui introduisit, en réaction à cette notion de « containment » qu’il jugeait inopérante face au terrorisme, «l’action préventive»: ce fut la guerre d’Irak. Avec le résultat que l’on sait.  

Barack Obama incarne aujourd’hui la réaction à la réaction. Il veut être l’homme du retrait d’Irak (c’est fait) et d’Afghanistan (en 2014). Il ne désespère pas d’obtenir un accord israélo-palestinien et la fin de la menace nucléaire iranienne. Il restera surtout le président du recentrage stratégique des Etats-Unis, désormais principalement concernés par la zone Asie-Pacifique et par le face-à-face avec la Chine. Il n’y a pas de concept équivalent aux deux précédents pour définir cette nouvelle stratégie américaine, sinon peut-être celui de «retenue», couplé à l’idée de «particulier». On traite les sujets au cas par cas en faisant preuve de retenue. Pour l’heure, les résultats visibles de cette «retenue» sont que la Russie s’est engouffrée dans toutes les brèches ainsi ouvertes : en Sy­rie, où elle a permis à Bachar el-Assad de se maintenir, mais aussi en Egypte, qui vient de conclure un contrat d’armement avec Moscou. Les détracteurs d’Obama traduisent «retenue» par «faiblesse». Lui gère au mieux une sorte de néo-isolationnisme, en phase avec les aspirations de la société américaine.

Face à Vladimir Poutine, il sera difficile de ne pas aller au-delà. Celui-ci se comporte comme en 2008 avec la Géorgie : il fait mine d’écouter et saisit ensuite sa proie. Il a ainsi soustrait deux régions, l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie, à la Géorgie. Aujourd’hui, après avoir saisi la Crimée, il s’efforcera probablement de semer le désordre un peu partout ailleurs, via les partisans de la Russie, pour justifier l’escalade. Barack Obama et les Européens envisagent de suspendre la réunion du G8 prévue à Sotchi. Il eût mieux valu boycotter les Jeux olympiques. Désormais, il ne faudrait pas hésiter à exclure Poutine, fût-ce temporairement, du G8 avant d’autres sanctions visant ses avoirs et ceux des oligarques. L’arme principale de Vladimir Poutine dans cette affaire est que, ni aux Etats-Unis ni en Europe, on ne voudra faire la guerre pour l’Ukraine

Jean-Marie Colombani

 

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