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Festival de la BD d'Angoulême 2023 : la rétrospective consacrée à Bastien Vivès, accusé de «promouvoir la pédocriminalité», déclenche un tollé

Bastien Vivès est l'auteur de nombreuses oeuvres réservées à un public très averti. [JOEL SAGET / AFP]

Le monde de la bande dessinée est secoué par une vive polémique, suite à l'organisation au prochain Festival de la BD d'Angoulême, fin janvier 2023, d'une exposition consacrée au dessinateur vedette Bastien Vivès. Ce dernier est accusé par des associations de promouvoir l'inceste et la pédocriminalité.

Un honneur qui ne passe pas du tout. L’exposition «Dans les yeux de Bastien Vivès», prévue à Angoulême pendant le festival de la bande dessinée, fin janvier prochain, provoque la colère des associations de défense des mineurs, qui accusent Bastien Vivès de promouvoir l'inceste et la pédocriminalité.

«Apologie de l’inceste», «banalisation de la pédopornographie», «culture du viol»… Une vague d’indignations déferle actuellement sur Internet, et deux pétitions demandent la déprogrammation de l’événement prévu au Musée du papier.

En cause : plusieurs titres de l’auteur qui mettent en scène des mineurs face au sexe, avec des schémas parfois incestueux, ainsi que des déclarations polémiques sur ce sujet.

À 38 ans, Bastien Vivès a pratiqué le roman graphique sophistiqué («Polina», 2011), le «manga à la française» («Lastman», 2013-2019) ou encore la reprise du personnage de Corto Maltese («Océan noir», 2021). Il a aussi publié nombre de fictions érotiques et pédopornographiques.

Une production clairement réservée à un public adulte

Dans «Une sœur» en 2017, une fiction réaliste adaptée à l'écran («Falcon Lake», actuellement en salles), un garçon de 13 ans a des relations sexuelles, pendant des vacances en bord de mer, avec une fille de 16 ans.

Dans «Les Melons de la colère» mais aussi «La Décharge mentale» sur une famille incestueuse, le propos se fait plus cru encore et dans «Petit Paul» en 2018, il dessine de nouveau des relations sexuelles entre mineurs et majeurs. Vivès y relate les mésaventures d’un petit garçon au sexe démesurément grand qui se fait violer à plusieurs reprises. Face à des accusations de pédopornographie, Cultura et Gibert Joseph avaient d’ailleurs cessé de la vendre.

«C'est une BD qui parle de cul de manière décomplexée. C'est clairement pour adultes et c'est sous scellé. On est plus dans le fantasme que dans la réalité. (… ) Mon truc à moi c'est plutôt les gros seins, pas les enfants… Ce bouquin, c'est comme une grosse blague, pour faire rigoler les gens. Certainement pas une apologie de la pédophilie», avait alors déclaré Bastien Vivès au Parisien. «Représenter quelque chose n'est pas en faire l'apologie, s'est encore défendu l'auteur auprès du Monde ce lundi 12 décembre. Je pense qu'on peut tout représenter, cela dépend de comment on le fait. Je peux rire d'un sujet sans en faire l'apologie. J'amène surtout à réfléchir sur les fantasmes.»

«Aussi obscène et provocatrice qu'on puisse la considérer, cette œuvre de fiction n'a jamais pour vocation de dédramatiser, favoriser ou légitimer l'abus de mineur de quelque manière que ce soit», s'étaient également défendues les éditions Glénat en 2018.

L’organisation de l’exposition à Angoulême a en tous les cas ravivé la colère des détracteurs de l’auteur, qui demandent aujourd'hui l’annulation pure et simple de l’événement.

Deux pétitions en ligne

Une pétition en ligne, dénonçant «la banalisation et l’apologie de l’inceste et de la pédocriminalité» et exigeant la déprogrammation de l'exposition, a recueilli plus de 99.000 signatures ce mecredi matin. Elle a été lancée par Arnaud Gallais, fondateur du mouvement BeBrave France, qui milite contre l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants. Une action soutenue par la réalisatrice des Chatouilles, Andrea Bescond, sur son compte Instagram.

Une autre pétition a été lancée par des étudiants d'écoles d'art d'Angoulême, estimant que l'œuvre du dessinateur présente «des ouvrages ouvertement pédopornographiques».

«J'en ai rien à cirer que ce mec ait le droit de faire ses BD immondes (je ne suis pas pour l'interdire). Juste on peut demander que le principal festival de BD évite de le mettre en avant», a estimé de son côté la militante féministe Caroline de Haas.

Le monde de la BD se déchire

A-t-on le droit de tout dessiner ? Telle est la question. Si certains auteurs à l’instar de Castel ont pris la défense de Vivès, d’autres ont montré leur profonde désapprobation.

«Dans le contexte de #MeToo, alors que le monde de la BD a déjà du mal à faire sa propre remise en question, quel message cette expo donne-t-elle de notre milieu ?», s'interroge sur Instagram le dessinateur issu de la scène indépendante, Jérôme Dubois.

Après la présence de Bastien Vivès à une soirée caritative début décembre, Boulet avait écrit sur Twitter : «Vivès tient des propos abjects, se comporte comme une merde sur les réseaux et il a fait des dessins à gerber. J'ai dit à l'orga que j'étais dégoûté qu'il soit là ce soir et que ça me faisait chier d'être associé à lui».

Penelope Bagieu a partagé sur son compte Instagram un texte publié la semaine dernière par l'illustratrice Joanna Lorho, qui dénonce une «résistance» de la profession et une indifférence du milieu «à l'image de la femme dans la bande dessinée». La dessinatrice appelle les acteurs du 9e art à se «prononcer clairement, publiquement et visiblement sur ce personnage et ses productions illégales».

Outre certaines BD au contenu discutable, les détracteurs de Bastien Vivès ont également relevé d'anciennes prises de position. «L'inceste, moi ça m'excite à mort», lançait-il dans un entretien avec le magazine Madmoizelle en 2017.

Si pour ses défenseurs, il est évident qu'il plaisantait, il ne riait en revanche pas du tout quand il s'en prenait violemment, caché derrière un pseudonyme sur Facebook, à une autre autrice de BD, Emma, révélée en 2017 avec la publication d'une série de dessins féministes, qui avait popularisé le concept de charge mentale. «Message niveau 2 ans d'âge mental», «ne sait pas dessiner», et appels à la violence sur les enfants de la dessinatrice... Ce lundi 12 décembre, Emma a republié ces messages haineux vieux de cinq ans, en qualifiant Bastien Vivès d'auteur de plusieurs «BD pédopornographiques».

La ministre de la Culture se positionne

A son tour aujourd’hui d’être la victime de messages haineux rapporte-t-il, recevant «beaucoup de menaces sur les réseaux». «J'ai largement de quoi déposer plainte. On m'y encourage mais je ne suis pas très procédurier», a-t-il déclaré au Parisien lundi, répétant : «Non, je ne suis pas pédophile et non, ce n'est pas mon fantasme. Si on veut lire honnêtement mes œuvres, on s'en rend compte facilement».

La ministre de la Culture Rima Abdul Malak a estimé mardi que «certains propos» passés de Bastien Vivès «ne sont pas acceptables», en disant «comprendre l'émoi», dans une interview au Parisien. Mais «ce n'est pas l'exposition en elle-même qui pose problème», a-t-elle souligné, ajoutant qu'on «ne peut pas réduire cet auteur à deux bandes dessinées et quelques phrases dites en interview».

En attendant un communiqué du FIBD, son organisateur, Franck Bondoux, assure que l'exposition aura bien lieu : «Au nom de qui et de quoi ce ne serait pas le cas ?», a-t-il martelé dans La Charente Libre. «À ce que je sache, Bastien Vivès n'est pas mis en cause d'aucune façon». «Ce serait une défaite philosophique énorme», a précisé de son côté dans Libération Fausto Fasulo, codirecteur artistique du FIBD.

«Il y a quand même une confusion navrante entre ce que pense un personnage, un narrateur et un auteur... J’ai l’impression qu’on revit le procès intenté contre Flaubert pour Madame Bovary, ou celui des Fleurs du mal de Baudelaire !», s'est indigné enfin dans Libération Benoît Mouchart, éditeur de Bastien Vivès.

 

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