Barnier : "Recentrer l’Europe sur les préoccupations des citoyens"

Par Direct Matin, publié le
GooglePlus Facebook Twitter Pinterest Linkedin Commentez cet article Envoyez le par mail Imprimez le
Michel Barnier, commissaire européen au marché intérieur et aux services.[Commission Européenne]

Le 9 mai 1950, le chef de la diplomatie française Robert Schuman lançait l’idée d’une Communauté européenne du charbon et de l’acier, base du projet européen. Alors qu’on célèbre aujourd’hui la Journée de l’Europe, l’avenir de cette dernière inquiète. Le Commissaire au Marché intérieur et aux Services, Michel Barnier, rappelle qu’une Europe unie est plus forte face aux crises.

Austérité, colère sociale : l’Europe est-elle en danger ?

Michel Barnier : Franchement, je ne crois pas que le projet européen soit en danger, car je pense que les citoyens, ceux qui sont inquiets et touchés par la crise, savent qu’il vaut mieux affronter ensemble les crises globales - qui souvent viennent d’en dehors de l’Europe, et non pas en jouant le chacun pour soi. Mais il y a aujourd’hui un problème de confiance. Il faut recentrer l’Europe sur les préoccupations de ses citoyens, leur faire prendre conscience de la valeur ajoutée de l’Europe.

Cette confiance passe sans doute par une relance de la croissance. Mais ne risquerait-elle pas de menacer les exigences de rigueur du pacte budgétaire signé en mars?

Il n’y a pas de contradiction entre les deux. Le pacte budgétaire a besoin de cette croissance pour réussir. Il ne s’agit pas de distribuer de l’argent que l’on n’a pas, mais de mieux utiliser celui à disposition. Cela passerait par la mise en place de « project bonds »  (des emprunts mutualisés pour investir dans les infrastructures, l’énergie, le numérique ou pour les transports propres), une meilleure utilisation de la Banque européenne d'investissement (BEI) et des fonds structurels européens déjà disponibles. Il faut par ailleurs aller plus loin en développant une politique industrielle commune dans certains secteurs stratégiques, comme les énergies renouvelables, les biotechnologies, etc. Car si les Européens n’investissent pas assez ensemble, ils finiront par n’acheter que des produits chinois et américains. On peut être européen et patriote.

Que représente l’arrivée au pouvoir de François Hollande en France, qui dit justement vouloir renégocier le pacte budgétaire, alors que Berlin est contre?

Je suis sûr que François Hollande sera un président européen. Il est dans la ligne de Jacques Delors et de François Mitterrand et comme il l’a dit dans son discours de Tulle, il connaît la responsabilité partagée et particulière qu’Allemands et Français ont à l’égard de  l’Europe. Donc même s’il y a des discussions difficiles, voire des désaccords,  je sais que la Chancelière Angela Merkel et François Hollande s’entendront. Mais encore une fois, je pense qu’il ne faut pas remettre en cause le pacte budgétaire, il faut le compléter par un pacte de croissance.

On parle beaucoup de gouvernance économique, mais elle semble se faire aux dépens d’une Europe sociale. La cohésion sociale au niveau européen est-elle possible ?

Nous devons retrouver l’idée initiale européenne, à savoir une économie sociale de marché compétitive. C’est la philosophie de l’Europe qu’on a oublié au profit du libéralisme. Or il n’y a pas de performance économique sans cohésion sociale. Nous avons déjà des règles communes concernant la sécurité au travail par exemple, mais nous devons aller plus loin, comme la Commission l'a fait récemment en encourageant directement, pour la première fois, tous les Etats membres à avoir un salaire minimum chez eux.

L’élargissement de l’Europe doit-il se poursuivre, quand on voit les difficultés à se mettre d’accord à 27 ?

Avec la réunification de 2004, nous avons fait l’essentiel de l’élargissement. Il nous reste à intégrer certains pays dans les Balkans, et d’autres comme l’Islande ou la Norvège, pourront nous rejoindre quand ils le voudront. Mais l’élargissement a été une chance : la croissance a été tiré vers le haut par des pays comme la Pologne, ce ne sont pas eux qui posent problème.

Quelle Europe doit-on finalement célébrer aujourd’hui ?

Le choix n’est pas aujourd’hui entre la France et l’Europe, les deux vont ensemble. Il est entre une Europe souveraine, indépendante, et une Europe sous-traitante, sous influence de la Chine et des Etats-Unis. Pour réconcilier les gens avec l’Europe, il faut plus de démocratie à la base comme au sommet de celle-ci, avec davantage de débats, d’implication des parlementaires nationaux, et la mise en place future d’un président de l’Union européenne. Il faut surtout se souvenir que l’Europe ne règle pas tout mais si nous ne sommes pas ensemble, la situation sera pire.