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Cinéma : «Saw», toute l’histoire de la saga horrifique au succès inattendu

Près de vingt ans après la sortie de son épisode originel, la franchise «Saw» retrouve le grand écran pour son dixième épisode, «Saw X». Deux décennies où cette saga de films d'horreur aura marqué son époque, à travers une production accélérée et une rentabilité record. Les artistes derrière ces longs-métrages gores nous ont raconté l'histoire parfois tumultueuse derrière la caméra.

Tremblez. Jigsaw est de retour dans les salles obscures. Ce mercredi, les spectateurs retrouvent le célèbre tueur en série du cinéma dans «Saw X», le dixième volet de la saga «Saw». Cette dernière, qui fêtera son vingtième anniversaire l'an prochain, a rapidement su s'imposer dans le cœur des fans. À l'origine pourtant, rien ne prédestinait le film originel, sorti en 2004 aux Etats-Unis (mars 2005 en France), à devenir l'œuvre culte qu'elle est aujourd'hui.

Le principe des films, entre ludisme, psychologie et atmosphère étouffante, est très simple. À travers des «jeux» sadiques, pervers et sanguinolents, le tueur place ses victimes dans des pièges mortelles où, pour survivre, ils devront s'infliger des violences physiques et psychologiques. Après deux premières productions sous forme de thriller horrifique, la saga a basculé vers le «torture-porn», un sous-genre qui montre la violence de manière crue et débridée, pour une expérience viscérale. Véritable raz-de-marée au box-office, «Saw» a poursuivi sa mue pour devenir une saga composée de dix longs-métrages. Mais derrière cette réussite hollywoodienne se cache une histoire aux accents atypiques et surtout familiaux.

«Saw», de thriller fauché à succès surprise

«Saw» est né de l'imaginaire de deux amis originaire d'Australie : James Wan et Leigh Whannell. Tous deux valeureux défenseurs du cinéma de genre, ils imaginent un scénario où deux personnes se retrouvent enchaînées dans une salle de bain sans savoir comment ils s'y sont retrouvés. Les inspirations sont multiples, entre le giallo italien (notamment «Les Frissons de l'angoisse» de Dario Argento, modèle pour la poupée Billy) et le thriller néo-noir (tel que «Seven» de David Fincher, avec lequel il a été comparé à sa sortie par la critique).

Écrit en 2001, le script est vendu à de nombreux producteurs australiens, en vain. Le duo s'endette à hauteur de 2.000 dollars pour financer un court-métrage présentant une des séquences-clés du film, celle du piège à ours inversé, Leigh Whannell jouant le rôle du piégé. Le scénario et le court-métrage tapent dans l'œil d'Hollywood et du producteur Gregg Hoffman. Ce dernier apporte le texte et le DVD à Daniel Jason Heffner, un confrère producteur, anciennement directeur chez Disney. «Sur toute ma carrière, j'ai dû lire des milliers de scripts, la plupart d'entre eux étaient mauvais. Mais celui-ci était le premier où je ne savais pas ce qu'il allait se passer à la fin», se remémore-t-il.

Alors que la production commence avec un budget limité à un million de dollars, un problème se pose en raison de la nationalité australienne du réalisateur James Wan. «Ils n'ont pas voulu lui accorder de visa de travail alors qu'on était en pleine pré-production et à quelques semaines du tournage. Nous avons donc utilisé mes contacts chez Disney pour que les services de l'immigration débloquent la situation». Le tournage a ainsi démarré il y a presque 20 ans jour pour jour, le 23 septembre 2003, dans une infrastructure discrète de Los Angeles, le Lacy Street Production Center.

Pour s'occuper du montage, Daniel Jason Heffner fait appel à Kevin Greutert, avec qui il a déjà travaillé sur la suite fauchée de «Georges de la Jungle» pour Disney. Ce qu’on lui propose alors ressemble à une mission impossible : faire un montage complet du film en seulement trois semaines : «Nous avons travaillé dans l'appartement de James, et pas du genre luxueux», nous raconte-t-il. «Il y avait la machine pour monter les négatifs dans la pièce principale et nos lits de l'autre côté. Nous avons travaillé 18 heures par jour sans jour de repos». Inexpérimentés, Wan et Whannell se sont rendu compte qu'il manquait de nombreux plans de coupes. Avec les moyens du bord, ils ont retourné eux-mêmes quelques images et utilisé des effets de montage pour camoufler l'aspect «cheap» du long-métrage. Ceux-ci deviendront par la suite une signature visuelle de la saga à travers ses 10 épisodes.

Un travail acharné qui a fini par payer. Le film est prêt pour le festival de Sundance où il est remarqué pour son concept fort, son ambiance glauque et sa fin inattendue. Lors de sa sortie américaine en octobre 2004, pour Halloween, «Saw» engrange 18 millions de dollars en seulement trois jours et termine sa carrière avec 103 millions au box-office mondial, rentabilisant plus de 100 fois son budget. Un succès monumental qui a lancé la carrière aujourd’hui confirmée de James Wan et qui a très vite permis à l'univers de «Saw» de s’étendre au cinéma.

Sept longs-métrages en sept ans, un record jamais égalé à Hollywood

Devant ce véritable raz-de-marée dans les salles, le distributeur Lionsgate demande au studio Twisted Pictures, déjà chargé du premier «Saw», une suite prête pour l'année suivante. Toutefois, James Wan n'en sera pas, travaillant sur deux nouvelles productions, le film d'épouvante «Dead Silence» et le revenge movie «Death Sentence».

Daniel Jason Heffner et Gregg Hoffman se passionnent alors pour un script vendu par le débutant Darren Lynn Bousman, appelé «The Desperate», où une dizaine de personnes se retrouvent enfermées dans une chambre froide et tentent de s'en échapper, un pitch très proche du premier «Saw». Décision est alors prise de transformer le script pour en faire sa suite. La production se délocalise de la Californie pour Toronto, au Canada, pour des raisons budgétaires, les exécutifs ne croyant pas à un succès similaire pour cette suite. «Cela aurait pu être un coup de chance. Mais nous avons travaillé tous ensemble pour prouver que ça n'en était pas un», poursuit Heffner.

Nouveau réalisateur, nouveau pays et donc nouvelle équipe technique pour cette séquelle. Tous sont plutôt jeunes et à peine expérimentés dans la production cinématographique. David Hackl, qui avait roulé sa bosse en travaillant sur la série «Lexx», arrive en tant que chef décorateur sur «Saw 2» : «J'étais engagé sur "The Desperate" qui devait être une coproduction allemande et tournée à Berlin. Nous avons donc récupéré des éléments de décors qui nous avions repéré là-bas pour les refaire sur "Saw 2".» Avec seulement quatre millions de budget mais beaucoup de plus de personnages, de situations et de pièges, les équipes sont dans la débrouille. «Les scènes en extérieur ont été tournées sur le parking du studio, j'avais mon bureau en face du plateau», explique en souriant Alex Kavanagh, cheffe costumière de «Saw 2» à «Saw 3D : Chapitre final».

«Saw 2» étant un succès encore plus fort que son ainé (152 M$ de recettes mondiales), un troisième film censé conclure la trilogie est encore fabriqué en une petite année. La production se fait dans la douleur, après la mort du producteur Gregg Hoffman, celui grâce à qui tout avait démarré. Encore plus long et ambitieux, adoptant définitivement un culte de la violence extrême et une atmosphère nihiliste, «Saw 3» déchaîne les foules à l’automne 2006.

Résultat, «Saw» va passer du stade de trilogie à celui de saga, avec un quatrième (2007) et cinquième épisode (2008) qui rassemblent encore, telle une messe d’Halloween, les aficionados du cinéma gore. Les choses se corsent au sixième épisode (2009), invisibilisé par la sortie d'une nouvelle série de films à succès : «Paranormal Activity». Avec un chiffre d'affaires divisé par deux (seulement 70M$ au box-office), Lionsgate et Twisted Pictures changent leur plan pour le septième film, synonyme de conclusion. Alors que celui-ci devait être en deux parties, à l'instar des «Harry Potter et les Reliques de la mort» et «Hunger Games : la Révolte», les scénarios sont condensés en un seul film que sera «Saw 3D : Chapitre final».

De «Saw» en 2004 à «Saw 3D» en 2010, la franchise devient la première de l’histoire hollywoodienne à sortir ses sept premiers films en autant d'années. «Nous devions concevoir un script de novembre à janvier, tourner en février-mars, puis monter et postproduire les films d'avril à juillet», soutient Daniel Jason Heffner. «Sauf que le tournage est devenu de plus en plus complexe, de 18 jours pour "Saw" à 42 jours pour "Saw 3D". Parfois, le film était achevé à une semaine de la sortie mondiale», narre Daniel Heffner.

La «Saw Family»

Pour concevoir cet exploit dans le domaine de la production de films, l'équipe technique est restée peu ou prou la même de «Saw 2» à «Saw 3D : Chapitre final», le septième volet. Ainsi, Darren Lynn Bousman a réalisé «Saw 2», «Saw 3», «Saw 4» et, par la suite, reviendra pour le neuvième film, «Spirale : l'héritage de Saw». David Hackl construira les décors de «Saw 2» à «Saw 4», avant de réaliser «Saw 5». Quant à Kevin Greutert, il reviendra pour les montages de «Saw 2» à «Saw 5» et réalisera ses deux premiers films avec «Saw 6» et «Saw 3D», pour de nouveau se placer derrière la caméra pour «Saw X», le dixième et dernier film de la franchise en date. Enfin, Charlie Clouser, ancien membre du groupe Nine Inch Nails, a écrit les bandes originales de tous les films, devenant le premier compositeur américain à être crédité sur 10 œuvres appartenant à la même franchise, suppléant John Williams et ses neuf partitions pour la série «Star Wars».

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L'équipe technique, accompagnée de la poupée Billy, pour une avant-première de «Saw X» à Los Angeles. Jon Kopaloff / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Des conditions idéales pour créer une ambiance studieuse quoique joviale sur les plateaux. Si bien qu'indépendamment, tous utilisent la même appellation : la «Saw family» (la «famille Saw», en français). «Les producteurs étaient en quelque sorte superstitieux, avec l'idée que si vous cassiez cette famille, vous n'aurez pas le même succès. Donc ils ont toujours essayé de ramener chaque personne», soutient David Hackl.

«Nous avons tous compris qu'on pouvait transcender cette histoire parce que tout le monde la connaît si bien que, des costumiers aux acteurs, tous pouvaient apporter leurs idées.» Contrairement à des productions plus classiques où chaque membre de l'équipe reste dans son domaine bien précis, les techniciens de la saga travaillaient main dans la main, notamment sur les célèbres pièges qui nécessitaient l'effort conjoint des départements des costumes, des maquillages, des effets visuels, des décors, des cascadeurs, des cadreurs et de l'éclairage.

Comme dans toute famille, des tensions ont pu émerger face à la cadence infernale de production. David Hackl, qui devait réaliser «Saw 3D», a passé six mois à 3D Camera Company, avec laquelle James Cameron a collaboré, pour apprendre les techniques de tournage en trois dimensions. Mais lorsque les producteurs ont compris que le réalisateur de «Saw 6», Kevin Greutert, avait été engagé pour «Paranormal Activity 2», concurrent principal de «Saw 3D» au box-office, ils ont activé une clause de contrat pour le contraindre à réaliser cette conclusion à la saga. David Hackl s'est alors retiré, non sans rancœur, dans un cottage au sud du Canada : «Pendant un an, j'étais si investi, je me suis senti mis à l'écart de la "Saw family" pour un moment. Mais on m'a vite rappelé pour me consulter et quelque part, malgré les aléas, on se réconcilie toujours».

 «Jigsaw», «Spirale : l'héritage de saw» et «Saw X», où comment rendre la saga éternelle

Retour à Halloween 2010.  Après la sortie de «Saw 3D : Chapitre final», offrant une conclusion frustrante pour les fans, la franchise est mise en stase. Très vite, Lionsgate imagine une série TV centrée sur le «Tueur au puzzle» ou un préquel se déroulant avant le premier film. Finalement, c'est bien une suite qui sera validée en 2017, avec «Jigsaw», réalisé par les frères Spierig (auteurs de l'étonnant «Prédestination» avec Ethan Hawke). Grâce à un twist malin, les scénaristes Josh Stolberg et Peter Goldfinger, nouveaux membres de la «famille», réutilisent le personnage de Jigsaw dans le final. Mais sa courte apparition a déçu tout le monde, même au sein des studios : «Ils ont changé le titre de travail, "Saw : Legacy" ("héritage" en français), pour "Jigsaw". Mais ne le montrer que cinq minutes, c'est se tirer une balle dans le pied», regrette Daniel Jason Heffner. Malgré un joli succès commercial (103 millions de dollars au box-office pour un budget de 10 millions), critiques et spectateurs sont encore déçus. Le duo de scénaristes imagine un nouveau long-métrage complètement centré sur le personnage de John Kramer alias Jigsaw. Mais ce script doit être mis de côté.

En effet, Chris Rock, l'un des plus célèbres humoristes américains, récemment médiatisé pour la gifle assénée par Will Smith aux Oscars 2022, souhaite tourner un film plus sérieux et vend sa vision à Lionsgate, centrée autour de la thématique des violences policières. Intitulé «Spirale : l'héritage de Saw», le long-métrage est programmé pour mai 2020 dans les salles. Et il n'aurait pas pu mieux tomber avec l'actualité américaine, qui, au même moment, était centrée autour du meurtre de George Floyd par un policier à Minneapolis. Mais sa carrière sur grands écrans a été empêchée par la pandémie de Covid-19, avec une sortie décalée en mai 2021, lorsque les cinémas ne pouvaient être remplis qu’à 10% de leur capacité. Si les critiques sont assez clémentes, les spectateurs regrettent l'absence de John Kramer, une première dans la franchise, et boudent des salles vides pour raison sanitaire.

Comme toute saga d'horreur qui se respecte, «Saw» n'a de cesse de ressusciter. Le 25 octobre prochain, la franchise deviendra une décalogie avec «Saw X», le film reprenant le script centré sur John Kramer qu'avaient mis de côté les scénaristes Josh Stolberg et Pete Goldfinger. Il s'agit d'une «interquelle», c'est-à-dire que son histoire se déroule chronologiquement entre le premier et le second film. Son réalisateur Kevin Greutert, signant son retour dans cet univers fait de pièges et de tourments psychologiques, a souhaité revenir à ce qui a fait le succès des premiers films. «L'ambiance se rapproche des trois premiers, non plus avec le point de vue des victimes, mais celui de John Kramer», nous détaille-t-il. «Je crois que nous avons réussi à combiner tous les éléments que j'apprécie dans la franchise, en appuyant sur le côté psychologique et en revenant à des pièges moins spectaculaires, mais plus engageants.»

Avec un démarrage frôlant les 20 millions de dollars, soit le meilleur pour un film «Saw» depuis 13 ans, et surtout les meilleures critiques de la saga à ce jour, «Saw X» semble avoir enfin ramener la saga vers les sommets, rejoignant les deux derniers films «Scream» ou encore «Evil Dead Rise» qui ont tous conquis la presse et les spectateurs. Un exemple de plus de franchise qui, malgré une production chaotique et des longs-métrages qualitativement en dent de scie, accède au qualificatif d'«éternelle». La preuve ? Avant même les premières séances américaines, les producteurs Mark Burg et Oren Koules l'ont déjà confirmé : «Saw 11» est déjà en préparation et pourrait faire revenir d'anciens personnages. Pour paraphraser la célèbre dernière réplique concluant presque tous les films : la partie n'est jamais finie.

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