Interview : l'Iran "a déclenché son processus de printemps"

Par Direct Matin, publié le
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Rassemblement de la Résistance iranienne à Villepinte, en 2011. [JACQUES DEMARTHON / AFP]

Le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI) prend part, le 23 juin au grand rassemblement contre la dictature religieuse en Iran, parrainé par de nombreux comités parlementaires à travers le monde. Afchine Alavi, porte-parole du CNRI et membre de la commission des Affaires étrangères explique qui sont les résistants iraniens, quels sont leurs pouvoirs, quels sont leurs combats, et quelles sont les perspectives d'avenir pour le peuple iranien. Interview. 

Où en est la résistance iranienne aujourd'hui  ?

Cette Résistance, sous la forme du CNRI existe depuis 1981. Elle fonctionne comme un Parlement et compte plus de 500 membres, 5 partis politiques, des personnalités du monde politique, intellectuel, artistique (membres du conseil à titre individuel). 

Cette coalition englobe toute les tendances, des libéraux aux marxistes, des croyants musulmans (sunnites ou chiites) jusqu'aux athées en passant par des Arméniens, des Juifs, des Zoroastriens et toutes les ethnies qui constituent l'Iran. 

L'objectif de ce rassemblement est de promouvoir l'instauration d'une démocratie en Iran, une République pluraliste, laïque avec la séparation de la Religion et de l'Etat, et respectueuse de toutes les libertés fondamentales à commencer par l'égalité entre les hommes et les femmes.

Ce n'est pas un hasard si à la tête du CNRI il y a une femme, Maryam Radjavi, qui est choisie comme la présidente élue pour la période de transition en Iran. Le CNRI a conscience de l'importance du rôle des femmes et de l'égalité. Le choix d'une femme est également un symbole. Il s'agit de marquer notre opposition au régime misogyne des mollahs. C’est pourquoi les mollahs craignent autant la personnalité de Mme Radjavi qui est l’antithèse de l’intégrisme islamiste et porteuse d’espoir pour toute une nation.

Le siège principal du CNRI se situe à Auvers-sur-Oise en France et compte des bureaux dans pratiquement tous les grands pays démocratiques dans le monde.

La force la plus importante et la plus structurée au sein du CNRI est celle de l'OMPI (Organisation des moudjahidines du peuple d'Iran). L'ensemble de ce mouvement a payé un prix très lourd dans la résistance au régime des mollahs. Près de 120.000 personnes ont été exécutées en Iran. 

L'OMPI compte des structures à l'intérieur de l'Iran, structures qui ont été très actives durant les émeutes de 2009. Elle a aussi un aspect extérieur avec les camps d'Ashraf (en Irak, près de la frontière iranienne) et Liberty (toujours en Irak, près de Bagdad), dans lesquels vivent 3.400 membres des moudjahidines du peuple dont 1.000 femmes. Le camp d'Ashraf  est constitué de gens qui ont tous une histoire liée à la résistance, la plupart ayant survécu au massacre dans les prisons ou les ayant rejoints par la suite. En cela, le camp est devenu le foyer de la résistance, comme Londres et Alger ont été des foyers pour les Français lors de l'occupation nazie.  

Aujourd'hui ces camps suscitent particulièrement notre inquiétude en raison de la tournure des événements. 

C'est-à-dire ?

Le régime irakien est aux ordres de Téhéran, en raison des liens idéologiques entre les factions extrémistes chiites et le régime de Téhéran, qui se considère comme la métropole du monde musulman.

Ce dernier a aussi des liens avec le pouvoir en Irak, qui lui doit beaucoup. Le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki, qui avait perdu les dernières élections législatives en Irak, a pu se maintenir au pouvoir grâce à une coalition que le régime iranien a constitué en forçant les autres organisations chiites hostiles à Maliki à le soutenir. 

En contrepartie de ces faveurs, le Premier ministre irakien a promis l'anéantissement du camp d'Ashraf. 

Aussi, en 2003, avec la guerre en Irak (et bien que les moudjahidines du peuple ont signifié qu'ils ne prenaient pas part à la guerre), des deals en sous-main passés entre le régime iranien, les Américains et les Britanniques, ont abouti aux bombardements du camp d'Ashraf.

Après l'arrivée des troupes américaines, un désarmement a été négocié avec les habitants d'Ashraf  en échange d'une protection contre le régime des mollahs. Les Américains ont alors pris l'engagement par écrit d'assurer la protection de ces habitants tant que leur statut n'est pas déterminé. 
 
Cet engagement a tenu jusqu'à 2009, année du transfert de la protection d'Ashraf aux forces de sécurité irakiennes. 
 
Après le transfert effectif en février 2009, un premier massacre, qui a fait 11 morts et des centaines de blessés a eu lieu en juillet 2009. Ashraf a été encerclé par les troupes irakiennes, qui ont imposé un blocus draconien sur les médicaments et sur les moyens de subsistances. L'ONU a été alertée.  
Au bout de 10 mois quand les troupes américaines ont quitté la proximité du camp d'Ashraf, les observateurs de l'ONU sont également partis. De nouveau, une situation d'insécurité s'est installée et en avril 2011, il y a eu un deuxième massacre. Celui-ci a été encore plus terrible, avec 37 morts et plus de 300 blessés graves, la plupart par balles ou écrasés par des véhicules blindés. 
 
Depuis, la communauté internationale s'en est mêlée et a essayé de trouver une solution. Nous avons donné notre accord pour le départ du camp d'Ashraf vers l'étranger. Mais le gouvernement irakien a refusé que le HCR puisse rentrer dans le camp et interroger les habitants pour pouvoir faciliter leur départ vers l'étranger. Il a posé une condition : les transférer vers un deuxième camp, qui devait être un sas de sortie, le camp de Liberty (près de Bagdad). C'est un transfert totalement inutile mais qui permet à l'Irak d'envoyer un signal fort au régime de Téhéran. 
 
Nous avons accepté ce transfert après avoir eu des garanties de l'ONU et des Américains sur la sécurité des habitants. A ce jour, 2.000 habitants du camp d'Ashraf sont partis vers le camp Liberty. Mais le processus est bloqué… 
Le véritable problème des habitants d’Ashraf et de Liberty, réside dans la non-application des précédents accords et engagements pris par le gouvernement irakien et le représentant de l’ONU. D’autre part, en pleine négociation sur le nucléaire à Moscou avec le régime iranien, le porte-parole du département d'État américain s'est efforcé vainement d'attribuer la suspension des négociations sur le dos des habitants. Est-ce un gage de plus au pouvoir en place ?
 
Le CNRI a souvent donné l'alerte sur les conditions de vie dans le camp Liberty. Quelles sont-elles ? 
 
C'est une véritable prison, entourée de murs de 4m de haut, des forces irakiennes qui circulent armées à l'intérieur du camp. Le camp Liberty n'est qu'un désert sur lequel on a mis des bungalows. Il n'y a pas d'eau potable, pas de canalisations, pas d'électricité sauf quelques générateurs vétustes, des égouts qui ne fonctionnent pas… Les Irakiens empêchent toute construction  nécessaire à la vie des habitants dans le camp, sous prétexte que c'est un camp provisoire. 
 
Il faut bien comprendre qu'ils ont transféré des habitants d'un lieu où ils avaient bâti leur maison vers un endroit qui est une prison. Il faut que l’ONU déclare ce camp comme un camp de réfugiés. Et pas une seule personne n'est encore sortie de ce camp vers un pays sûr. 
 
Le CNRI a-t-il un poids diplomatique ? 
 
Nous faisons face à plusieurs obstacles. Le premier c'est que cette résistance lutte contre une dictature religieuse extrêmement féroce. La nature même de cette dictature n'est pas connue et diffère des dictatures "classiques". Son aspect religieux lui donne une dimension de férocité, de menace pour les Iraniens mais aussi pour le reste du monde, notamment par son caractère terroriste. De plus, elle essaie d'acquérir la bombe atomique, ce qui fait très peur aux autres. 
 
Parallèlement à ces aspects menaçants, l'Iran est un pays extrêmement riche (2e réserve mondiale de gaz, 3e réserve mondiale de pétrole). Malheureusement beaucoup d'états ont cédé au chantage du régime pour des raisons économiques. Ils ont préféré donner au pouvoir des mollahs le gage de participer à la répression de l'opposition iranienne ou du moins collaborer à la neutralisation de cette opposition.  
 
La Résistance iranienne a fait les frais de cela. Ce, alors que ce comportement ne sert pas l'intérêt des pays démocratiques. En cédant aux exigences du régime, ils  lui donnent du répit pour survivre. 
 
Si le régime utilise la répression comme principale condition à des accords économiques, à des échanges, à l'ouverture de négociations sur le nucléaire, c'est qu'il craint cette Résistance, cette alternative. 
 
Concrètement, cela a abouti à l'inscription de l'OMPI sur les listes terroristes européennes, britanniques, américaines, le marchandage en 2003 de la France et du régime des Mollahs (Le 17 juin 2003, une vaste opération de la police aboutit à l'arrestation de plus de 150 personnes au siège du CNRI à Auvers-sur-Oise. La cour d'appel de Paris ordonnera rapidement  la libération de tous les opposants iraniens et le juge d’instruction a prononcé un non lieu. NDLR), ou encore l'accord Etats-Unis/Grande-Bretagne/Iran lors de la guerre en Irak. 
 
Il a fallu se battre très durement contre toutes ces entraves. On a lutté pour montrer notre légitimité, on a lutté contre la désinformation et contre cette étiquette d'organisation terroriste. 
 
Et la démocratie est sortie victorieuse puisque la justice a tranché en faveur de la Résistance et contre ces inscriptions injustes et illégales. En 2008, l’OMPI est sorti de la liste britannique, en 2009, de la liste européenne, en mai 2011 le non-lieu a été prononcé par la justice française dans l'affaire de 2003. 
 
C'est aussi un message d'espoir à l'heure où il y a des problèmes d'alternatives dans le monde arabe quant à l'émancipation des populations après les révolutions : face au régime des mollahs, il existe une alternative capable de mener la transition vers une démocratie en Iran. 
 
Mais pour les Etats-Unis, vous êtes toujours considéré comme une organisation terroriste…  
 
Les Etats-Unis ont été les premiers à placer l'OMPI sur  leur liste terroriste en 1997. 
 
La bataille judiciaire a commencé il y a deux ans. Il y avait eu une première décision de justice, qui a donné raison aux moudjahidines du peuple, ordonnant au département d'Etat la révision de cette inscription, la jugeant illégale. Le département d'Etat avait 180 jours pour étudier et appliquer la décision de justice. Deux ans après, il ne l'a toujours pas fait.
 
Lors d'une audition du Congrès, le département d'Etat a conditionné la révision de cette inscription à la sortie du camp d'Ashraf de ses habitants. Nous avons alors déposé une plainte en urgence auprès du tribunal d'appel de Washington. Cette plainte, appuyée par 21 personnalités du monde des renseignements et du monde militaire au Etats-Unis (l'ancien patron du FBI, l'ancien chef d'état-major…), a été validée. 
Le 1 juin, le tribunal a tranché en donnant quatre mois au département d'Etat pour appliquer la décision de justice ou le tribunal lui-même déclarera de facto les moudjahidines du peuple comme non-terroristes. 
 
C'est une victoire dans notre combat et c'est une décision de justice sans précédent dans l'histoire des Etats-Unis. 
 
 
 
La Résistance iranienne participe le 23 juin un grand rassemblement contre la dictature religieuse en Iran. Quelle sont les objectifs de cet événement ? 
 
Il vise à passer un message très fort : il faut changer de regard vis-à-vis de la réalité iranienne. Dans la pratique, cela signifie qu'il faut cesser la politique de complaisance et de négociations sans fin avec ce régime et choisir le camp du changement démocratique en Iran avec le peuple iranien et sa Résistance. 
 
Le deuxième objectif c'est de lancer un appel à la mobilisation pour protéger et sauver les habitants d'Ashraf et de Liberty, au moment où le régime iranien et le gouvernement irakien font tout pour essayer de les tuer à petit feu.
 
Comment expliquez-vous que la Révolution verte en Iran (juin 2009, NDLR) n'ait pas abouti au même résultat que les mouvements en Tunisie, en Egypte…? 
 
La situation en Iran est beaucoup plus compliquée. Le facteur le plus problématique c'est la nature même de ce régime. Ce n'est pas une dictature "classique" mais une dictature religieuse. Il n'y a pas d'exemples comparables et le monde n'a pas encore compris cette différence.
La dictature en Iran puise ses ressources dans le moyen-âge. Elle use à la fois les méthodes cruelles du moyen-âge et de la modernité du 21e siècle. Cet amalgame donne un phénomène terrible, qui dans la répression est extrêmement astucieux et extrêmement féroce. Ils ne se contentent pas des opposants, c'est tout la famille qui paie. Elle impose ainsi une très grande peur. 
 
Le deuxième facteur c'est que la révolte de 2009 a été détournée par des pseudos-leaders, qui étaient issus de l'intérieur même de ce régime et qui ne voulaient pas prendre trop de distances vis-à-vis des principes fondamentaux du pouvoir notamment le principe du Guide suprême. Des gens comme Moussavi ou Karoubi (candidats à l'élection présidentielle) se sont dits attachés à la constitution établie par Khomeiny. Il ne faut pas oublier que le slogan majeur de la campagne de Moussavi réclamait le retour au parfum de l'ère de Khomeiny. 
 
Au moment où les Iraniens descendaient dans les rues et criaient  "mort au principe du Guide suprême", "mort à la dictature" et demandaient le changement de régime et non pas une simple réforme, ces personnalités politiques sont devenues des freins et ont beaucoup déçus. Un sentiment de trahison a été ressenti par l'ensemble de la jeunesse qui a payé très chèrement cette révolte. Pendant qu'elle se faisait tuer, les autres négociaient leur survie et celle de leur famille. 
 
Mais les événements de 2009 ont aussi permis au peuple iranien de mûrir. Il a compris qu'il n'y avait rien à espérer d'une réforme superficielle de ce régime. Si le peuple iranien veut accéder à la liberté, il faut changer de régime. 
 
Donc, la future chute du régime actuel est envisageable ? 
 
Oui, sans aucun doute. La nation iranienne a déclenché son processus de printemps, qui touche aujourd'hui le monde arabe. Toute évolution de nation a ses difficultés à surmonter, comme on peut le voir en Syrie, en Libye… 
 
La nation iranienne est amenée à produire le bouleversement le plus complet dans ces séries de printemps. D'autant plus qu'il y a un modèle clair d'alternative avec l'instauration d'un pouvoir démocratique et laïque. Et la Résistance iranienne est capable de réaliser cette transformation.