Bruce Springsteen, éternellement rock

Par Direct Matin, publié le
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Bruce Springsteen en 2009[CC/CaBLe27]

Sur scène, Bruce Springsteen, également surnommé « The Boss », livre à chaque concert des performances époustouflantes. Le public le quitte à chaque fois avec l’impression d’avoir assisté à un moment unique. Retour sur la carrière d’un monstre sacré du rock.

 

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En 1974, Jon Landau, un critique musical qui s’était fait connaître par ses positions radicales, étrillant notamment Eric Clapton après un concert de Cream ou encore l’album Sticky Fingers des Rolling Stones, a un coup de foudre et le fait savoir. Dans un journal de Boston, il écrit : «J’ai vu le futur du rock and roll, et il a pour nom Bruce Springsteen. Une nuit où j’avais besoin de me sentir jeune, il m’a fait me sentir comme si c’était la première fois que j’entendais de la musique.» L’ampleur de la révélation n’est pas feinte : Jon Landau devient le manager du jeune rocker. Deux ans après avoir été repéré par la Columbia, et après deux albums qui ne connaissent qu’un succès confidentiel, la carrière de Bruce Springsteen accélère.

La consécration intervient dès l’année suivante, avec la sortie de l’album Born to run. Un opus qui réussit en trente-neuf minutes un amalgame magistral entre la voix rauque et rugueuse du Boss et la puissance musicale de ses acolytes du E Street Band. Le piano de Roy Bittan, omniprésent, vient en contrepoint des envolées de saxo du « Big man » Clarence Clemons. Le disque se classe troisième des charts américains et ouvre une décennie de succès tant critiques que commerciaux.

 

Vidéo : « Born to run » de Bruce Springsteen

 

 

Une décennie faste

Réussir à donner un successeur à l’album de la révélation est l’épreuve la plus compliquée pour un artiste. Springsteen va transformer l’essai avec brio. Tous les disques qu’il livrera au cours des dix années qui suivront Born to run sont aujourd’hui considérés comme des chefs-d’œuvre, et constituent l’apogée de sa discographie. En 1978, il signe Darkness on the Edge of Town. Plus sombre que le précédent, il est pour nombre d’observateurs le reflet de la période pendant laquelle le chanteur est éloigné des studios, pour cause de bataille juridique avec son premier manager. Le double album The River sorti en 1980, est dans la même lignée, portée par des morceaux chargés d’émotion, comme la chanson éponyme ou encore les titres « Point Blank » ou « Hungry Heart ».

 

Vidéo : « The River » de Bruce Springsteen

 

 

Viendront ensuite Nebraska (1982), première réalisation en solo, enregistrée avec une guitare, un tambourin et un harmonica, sur un magnéto quatre pistes, et enfin Born in the USA (1984), album plus musclé, taillé sur mesure pour les tournées des grands stades, dont le Boss s’est fait une spécialité. Ce dernier opus, et la chanson qui lui donne son titre, font l’objet d’une controverse. Interprété comme un hymne patriotique aux Etats-Unis, où l’on ne plaisante pas avec le sujet, il dénonce en fait les ravages de la guerre du Vietnam sur les vétérans et leurs difficultés à se réadapter à la société américaine à leur retour. Le disque marque aussi la fin de l’âge d’or pour Springsteen et ses musiciens, qui se voient reprocher par certains fans de la première heure un virage vers un rock «pompier» trop éloigné des racines folk originelles.

 

Vidéo : « Born in the U.S.A. » de Bruce Springsteen

 

 

Cette période faste se clôt symboliquement en 1986, avec l’édition d’un coffret «Live 1975/85» qui rassemble les versions en public des meilleurs morceaux de cette bête de scène, considérées comme l’un des meilleurs «performers» en concert. Doté d’un charisme hors du commun et d’une puissance vocale prodigieuse, Springsteen est reconnu comme l’un des rares artistes à être capable d’embraser un stade entier lors de représentations qui atteignent régulièrement les trois heures de transe collective.

 

Artistes engagé

Après Born in the USA, la discographie ne se caractérise plus par le sans-faute des premières années, et entre déceptions critiques et parutions de bests of et de recueils d’inédits, seules quelques perles sortent du lot. La collaboration avec l’E Street Band n’est plus la règle, et Bruce Springsteen multiplie les excursions en solo, avec plus ou moins de succès. On retient néanmoins le très beau Ghost of Tom Joad (1995), variation sur les thèmes du roman de John Steinbeck Les raisins de la colère, le fantomatique The Rising (2002) consacré à la déchirure qu’a représenté pour les Etats-Unis le 11-Septembre, ou dans un style opposé, l’euphorisant We Shall Overcome (2006), hommage au folk singer Pete Seeger.

 

Vidéo : « Ghost of Tom Joad » de Bruce Springsteen

 

 

La maturité aidant, Bruce Springsteen endosse surtout au cours de ces années-là le costume de héraut de la chanson populaire américaine. S’engageant dans de nombreuses causes, humanitaires d’abord (contre le nucléaire ou en faveur d’Amnesty International), politiques plus récemment, il se fait le porte-voix de la classe ouvrière, de l’Amérique en col bleu qu’il dépeint dans ses textes. Ainsi, lors du début de l’invasion en Irak, il s’engage avec de nombreux autres artistes comme Neil Young ou Pearl Jam contre l’entrée en guerre des Etats-Unis. Puis lors de l’élection présidentielle qui suit, en 2004, il s’implique dans la tournée «Vote for change», à laquelle se joignent R.E.M, John Mellencamp, Ben Harper, John Fogerty ou encore Crosby, Stills & Nash. Cette tournée, dont les concerts se tiennent dans les fameux «swing states», ces Etats indécis susceptibles de faire la décision lors du scrutin, a pour but d’appeler les Américains à voter contre George W. Bush pour infléchir la politique extérieure américaine.

En 2008, nouvelle échéance présidentielle oblige, Bruce Springsteen persévère dans sa croisade contre les Républicains. Mais cette fois-ci, il a pris explicitement parti en faveur de Barack Obama, et ce avant même qu’Hillary Clinton ait été écartée de la course à l’investiture.

Evidemment, ces prises de position lui ont valu quelques ennuis. Le plus symptomatique fut la polémique qui entoura la chanson American skin (41 shots), qu’il a composée en 2000, et dans laquelle il dénonce ouvertement le meurtre par la police d’un jeune Noir criblé de 41 balles. Avant son concert, à New York, Springsteen reçoit de nombreuses menaces de mort lui intimant de ne pas interpréter ce titre. Refusant d’obtempérer, il attend la fin du concert pour l’entonner, dans une atmosphère surréaliste d’émotion et de tension retenue. Histoire de montrer qu’on ne dicte pas sa loi au Boss.

 

Vidéo : « American Skin (41 shots) » de Bruce Springsteen

 

 

Bruce romantique

Après avoir enregistré d’anciens morceaux folk sur We Shall Overcome, Bruce Springsteen ressort les muscles. Magic est le premier album studio du chanteur avec son E Street Band après une pause de cinq ans. Autrement dit, un disque marqué par un son costaud, d’autant plus que le producteur Brendan O’Brien n’est pas réputé pour faire dans la dentelle (Pearl Jam, Soundgarden...). D’entrée de jeu, l’auditeur affronte dans « Radio Nowhere » un énorme mur de guitare. La voix puissante de Springsteen y fait des merveilles sur ces morceaux énergiques, accompagnée par le saxophone de Clarence Clemons. Mais l’artiste du New Jersey, on le sait, est également capable de finesse. Sur « Girls in their summer clothes », il évoque magnifiquement un crépuscule peuplé de filles en habits d’été, sur fond de glockenspiel et de woodblocks (claviers à percussion de métal et de bois) et de chœurs. Cette chanson, inspirée des Beach Boys, justifie à elle seule le titre de l’album : Magic.

 

Vidéo : « Rosalita (Come Out Tonight » de Bruce Springsteen

 

 

Après avoir activement soutenu Barack Obama, «le boss» est retourné à ses propres affaires avec la sortie d’un nouvel album. Musicalement, Working on a Dream (2009) s’inscrit dans la lignée de son prédécesseur, Magic (2007), mais évolue encore un ton au-dessus. Accompagné de son fidèle et robuste E Street Band, Bruce Springsteen continue de favoriser un rock direct, puissant et cuivré, tout en laissant de la place à des morceaux plus intimistes. L’amour est le thème central de ce disque fervent et romantique en diable, à l’image de « Queen of the Supermarket », belle ode à une caissière de supermarché, ou « This Life », petite merveille pop que n’auraient pas reniée les Beach Boys. Ailleurs, l’enfant du New Jersey célèbre l’Amérique mythique (« Outlaw Pete ») et chante du blues électrisé (« Good Eye ») comme du bluegrass acoustique (« Tomorrow Never Knows »). Attention, l’ultime pépite de cet album est à chercher dans les bonus, avec The Wrestler, titre que le chanteur a offert à son vieil ami Mickey Rourke et qui figure dans la BO du film de Darren Aronofsky. Cette magnifique ballade dépouillée, récompensée récemment par un Golden Globe, résume à elle seule pourquoi Bruce Springsteen reste, à plus de 60 ans, une voix toujours aussi indispensable, pour son pays comme pour le rock.

 

Vidéo : Bruce Springsteen chante « Because the night »

 

 

Longévité

Selon Hugues Barrières, coauteur avec Mikaël Ollivier, de la biographie Bruce Frederick Springsteen, les secrets de la longévité de Bruce Springsteen sont les suivants : « Un concert de Bruce Springsteen, c’est toujours une vraie fête. C’est quelqu’un qui a à la fois la dimension des petites salles quand il fait des shows acoustiques, et celle des stades […]. Il y a une formule que j’emploie souvent pour décrire cette bête de scène : Springsteen, c’est une arme de distraction massive. Il n’a jamais fait deux fois le même concert. Ce n’est même pas que ça varie d’un soir à l’autre, c’est que de toute sa carrière, il n’y a jamais eu deux concerts similaires, avec la même set list. Ni d’une année sur l’autre, ni au sein de la même tournée, ni à 25 ans d’écart. Et si vous me donnez la liste des morceaux d’un spectacle, je peux vous dire quel soir c’était. Dans la tournée actuelle, il s’amuse à aller récupérer dans le public des pancartes réclamant certains titres, et les joue en fonction des demandes. Cela lui permet à la fois de satisfaire son public, de conserver un peu de fraîcheur et de spontanéité, et aussi de garder son groupe en alerte, alors qu’au bout de 40 ans à jouer ensemble ils commencent à être un peu en roue libre. […] Il est dans une forme éblouissante ! »

 

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