Afghanistan : une mine de cuivre enterre des bouddhas

Par AFP, publié le
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Une statue endommagée de Bouddha sur le site de Mes Ainak, menacé par l'exploitation d'une mine, en Afghanistan le 10 octobre 2012 [Roberto Schmidt / AFP]
Une statue endommagée de Bouddha sur le site de Mes Ainak, menacé par l'exploitation d'une mine, en Afghanistan le 10 octobre 2012 [Roberto Schmidt / AFP]

Trésors archéologiques témoignant d'un riche passé ou énorme potentiel économique pour un futur incertain: à Mes Ainak, le gouvernement afghan a tranché, privilégiant les dollars de la mine de cuivre à une ville bouddhiste du IVe siècle vouée à disparaître.

Le choix était évident dans un pays ravagé par plus de trente années de guerre, en quête désespérée de devises. En 2007, l'entreprise chinoise MCC obtient la concession pour 30 ans de ce gisement de 11,5 millions de tonnes de minerai, situé à 50 kilomètres au sud de Kaboul, dans la province instable du Logar.

En échange, la société doit financer des fouilles préalables, sur un site connu pour abriter des merveilles archéologiques. Il y a un peu plus de 17 siècles, une communauté religieuse bouddhiste s'était installée à proximité de la mine, déjà pour profiter de son cuivre.

MCC prévoit de dépenser au total près de 30 millions de dollars pour ces fouilles d'ici la mi-2013, selon Philippe Marquis, directeur de la Dafa (Délégation archéologique française en Afghanistan), qui les supervise. Une cinquantaine d'archéologues et 550 ouvriers s'activent.

Et les résultats sont saisissants.

Des travailleurs afghans redescendent du site bouddhiste menacé par une mine, à Mes Ainak, en Afghanistan, le 2 octobre 2012 [Roberto Schmidt / AFP]
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Des travailleurs afghans redescendent du site bouddhiste menacé par une mine, à Mes Ainak, en Afghanistan, le 2 octobre 2012
 

Mes Ainak, d'une superficie de quatre kilomètres carrés, regorge de petits villages, progressivement arrachés à la terre qui les recouvrait. Partout, des habitations, statues de Bouddha, temples ou autre caserne ont été dégagés, leurs larges murs encore en bon état. A l'horizon, somptueuses, mille collines se dessinent.

"C'est encore plus important que Pompéi. Plus vaste", s'enthousiasme Roberta Marziani, une archéologue italienne. "Plus d'un millier de statues ont été retrouvées", opine Philippe Marquis, qui remarque toutefois que ce total "n'est pas exceptionnel à l'échelle de l'Afghanistan", dont le patrimoine est particulièrement riche, mais négligé.

Le chantier archéologique sera achevé fin 2013. La ville du IVe siècle reconstituée par informatique. Et la plupart de ses vestiges progressivement détruits par l'exploitation minière...

"On fait de notre mieux pour sauvegarder le passé et profiter des mines de cuivre. On a besoin de développer l'économie du pays. On n'a pas d'autre choix", s'excuse Mossadeq Khalili, vice-ministre de la Culture.

Car Mes Ainak, c'est 320 à 350 millions de dollars annuellement pour l'Etat afghan et plus d'un milliard en revenus indirects, notamment via les 2 à 3.000 employés du site et les 20 à 25.000 bénéficiaires indirects, escompte le Dr Abdul Aziz Ariab, directeur du projet au ministère des Mines.

Une manne providentielle dans un pays exsangue, qui mise sur son sous-sol riche en minéraux - un sondage américain a évalué les potentialités minières afghanes à mille milliards de dollars - pour faciliter sa transition économique et politique.

Un camp chinois installé non loin d'une mine de cuivre à Mes Ainak, en Afghanistan, le 10 octobre 2012 [Roberto Schmidt / AFP]
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Un camp chinois installé non loin d'une mine de cuivre à Mes Ainak, en Afghanistan, le 10 octobre 2012
 

Mais la sécurité doit être assurée pour attirer les investisseurs. Et ce n'est pas le cas à deux ans du départ de l'essentiel des troupes de l'Otan qui portent à bout de bras le fragile gouvernement de Kaboul.

Des dizaines de démineurs sont mobilisés chaque jour pour sécuriser la dizaine de kilomètres du chemin terreux qui mènent à Mes Ainak.

Malgré une base de 2.000 policiers sur le site, qu'entoure un fin grillage vert - et troué -, des roquettes ont plu sur le camp chinois cet été, précipitant le départ des expatriés de MCC. Sur 300 salariés chinois, 10% à peine sont restés sur place, estime un observateur.

Au point que certains craignent un départ de MCC, ce que rejette Jawad Omar, porte-parole du ministère des Mines, pour qui "70% des effectifs chinois sont revenus en Afghanistan". L'entreprise n'a pu être jointe par l'AFP.

Sur le terrain, le chantier minier n'avance plus. Plusieurs foreuses se dressent, immobiles, au même endroit depuis des mois. La construction d'une ligne de chemin de fer et d'une centrale électrique, deux éléments promis par MCC et essentiels pour l'exploitation, est au point mort.

 
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En ce sens, "les Chinois sont en train de négocier avec tout le monde pour s'assurer que tout marchera bien" à terme, affirme-t-il, sous-entendant que les talibans, forcément intéressés par les ressources minières s'ils retournent au pouvoir, ont été consultés.

Guerre, insurrection, développement, partage international de matières premières : autant de thèmes faisant passer les jolis bouddhas de Mes Ainak pour quantité négligeable. Philippe Marquis n'est pas dupe: "Nous sommes au milieu de quelque chose qui nous dépasse complètement".